Mises à feu par Catherine Videlaine

Dans la salle, la flamme démarre, se répand, grésille et s’enflamme à nouveau. Puis elle diminue, s’étouffe presque pour repartir dans une explosion. Elle contamine alors un autre champ. Dans la salle, dans le noir, le silence est total, absolu, chacun retient son souffle devant la chose pourtant la plus banale de nos vies quotidiennes : quelques allumettes enflammées.

C’est là toute la réussite du projet de Catherine Videlaine, artiste, qui décrit ainsi son projet autour de la commémoration de la guerre 14-18 : « Prendre le temps, sur 4 années, d’accompagner la période de la guerre de 14-18, la lier à une installation artistique évolutive où les performances se succèdent et rendent compte, en émotion, de la véracité de l’histoire passée. Ce projet veut être un instrument de réflexion sur la Grande Guerre et plus largement sur tout conflit. L’installation comprend un champ de bataille de taille réduite où les allumettes symbolisent les soldats et des briquets vides, l’ennemi. Des allumettes-fantassins sont sacrifiées lors de mises à feu, à des dates anniversaire de la guerre de 14-18. »

En effet, chaque allumette représente un soldat tué au cours d’une bataille
de la grande guerre, elle représente l’absurdité de ce massacre, mais Catherine Videlaine va plus loin avec pertinence : « L’allumette nous plonge dans une quotidienneté sans intérêt. Objet désuet par excellence, dans cette installation,  elle nous rend compte du prix, du sacrifice de vies humaines manipulées, orchestrées par un système les dépossédant  de leur esprit critique. »

L’essentiel n’est donc pas dans les allumettes, même si Catherine Videlaine, à propos de Verdun, réalise un empilement de 2 976 boîtes de 240 allumettes représentant le nombre de morts. L’essentiel est sans doute dans ce profond silence qui accompagne chaque mise à feu. Le public est suspendu à une représentation de l’horreur qui, par sa banalité même, n’en est que plus sidérante. Banalité de la mort, profondeur de l’émotion.

S’il s’agissait d’émotion seulement, alors le projet de l’artiste n’aurait que peu de sens, car nombreux sont les documents qui nous ont fait pénétrer celle-ci depuis un siècle. Pour Catherine Videlaine, la Mise à feu n’est qu’un prétexte, non à commémoration, mais à réflexion critique, cent ans après, à ce que marque encore dans nos vies cette vaste boucherie. Il s’agit pour elle de faire réfléchir aux conséquences actuelles de ce douloureux passé. Il suffit pour s’en convaincre de regarder le programme de Mises à feu déjà réalisées : L’Europe issue du séisme de 14-18 : secousses contemporaines, programme organisé par Christiane Vollaire avec notamment l’intervention remarquable d’Hamid Bozarslan ; Les Antilles et la Guyane, avec la performance chantée de Mariann Mathéus rappelant la conscription des coloniaux et leur massacre dans la bataille des Dardanelles, un souvenir toujours très vif dans les Antilles (https://www.youtube.com/watch?v=G29aYQU4STs); Autour du monument aux morts, où sont évoqués les rares monuments aux morts pacifistes construits dans les années 20, comme celui de Gentioux-Pigerolles, avec des photos de l’Illustration ; Entendre la guerre, avec les chants lyriques de Sophie DiCarlo et les lectures de Catherine Veglio-Boileau.

Ne pas s’y tromper, Catherine Videlaine n’est pas organisatrice d’évènements ou de spectacle, elle propose à tous d’intervenir dans son dispositif. Chacun peut proposer une intervention et la réaliser lors de la mise à feu. Sa démarche est artistique certes, mais aussi et surtout citoyenne quand elle appelle à s’impliquer dans le processus de réflexion qui suit les Mises à feu. Son dispositif se transporte dans tous les endroits possibles, aussi bien chez elle que dans les écoles, les médiathèques, les lieux associatifs et alternatifs. C’est un projet au long cours qui est souvent accueilli à l’Auberge des idées à Villejuif où réside l’artiste.

Discrètement, avec un minimum de moyens (quelques boites d’allumettes), Catherine Videlaine réussit avec grande intelligence là où de vastes programmes dispendieux ont transformé l’évocation de la guerre en une activité de consumérisme culturel, nous faisant oublier la permanence des effets désastreux de 14-18 dans nos vies. Loin des grandes machineries commémoratives propagandistes, Catherine Videlaine sollicite notre esprit critique et notre engagement, depuis un coin banal de la banlieue parisienne.
Philippe Bazin, mars 2016, pour le Sujet dans la Cité.
Pour suivre, participer à cette action discrète et essentielle : http://videlaine.com/misesafeu14-18/

Les choses parlent toutes seules

Elle, déjà, tu la vois elle est drôle, l’éponge, elle est tout le temps drôle, elle est associée à toutes sortes de situations pas possibles où, mais bon c’est l’artiss qui la met dans toutes les positions, surtout les positions où les femmes (parce que l’expo, voyez c’est dans le cadre de la journée de la femme à Créteil que ça m’a fait beaucoup rire) où les femmes , mais ne soyons pas sexistes, où les êtres humains ont à faire quotidiennement avec des éponges, donc l’éponge peut être une chose (populaire hein) qui nous raconte beaucoup de choses, sur tout ce que l’on vit, la vie, la retraite, l’égalité, etc et tout le fourbis, une éponge parabole quoi, parce que les choses parlent…

Elles parlent plus les choses que l’artiss qui elle aussi est drôle, et te dit en balançant la tête de droite à gauche que oui, mais bon tu vois si tu regardes bien oui bien sûr mais tu sais avec ces éponges là y a rien de sûr même si c’est des gratte gratte parce que ça dépend de la chose du modèle d’absorption etc…

Elle est drôle la femme, et c’est rare les plasticiennes drôles qui peuvent détourner les choses les faire parler à tout le monde en détournant les choses et les sens de manières subversives, et ce sont les choses qui s’en trouvent soulagées, et les éponges et les accordéons qui rigolent. Parce que pour les accordéons qui jouent tout seuls aussi, c’est drôle, elle doit être animiste cette Cathrerine V, elle est drôle, mais faut dire que quand tu rentres dans son atelier, les choses vivent leur vie toutes seules, les unes à côté des autres, naturellement surréalistes, éponges sur accordéon, avec horloge, machine-outil, flipper, et traversée du temps… la chose parle malgré elle…
Jean-Pierre Renault
Écrivain
www.auteur-jeanpierrerenault.com

Portrait d’une artiste hors normes

Elle tisse des liens entre les matières. Réinvente le langage des choses. Elle transforme, redonne vie, la sculptrice Catherine Videlaine… Vie de Laine… amasse les objets, les tord, leur donne une nouvelle fonction. Un nouveau sens. Catherine suit les voies du labyrinthe et déroule le fil du passé. Ivre de bise, elle glisse dans le travers des lames… de la mer… LA MERE… qui éponge bien des maux. Et lui confère une grande capacité d’absorption. Les mots pour le dire. Les voilà écrits sur cette substance spongieuse. Dénonciation de la femme victime. De la femme mutilée. De la femme assassinée.

Catherine Videlaine déstructure pour mieux renommer les éléments. Elle aspire la matière. Comme ces drôles d’aspirateurs, produits d’un quotidien, les arts ménagers, bien trop féminins, qu’elle annule, qu’elle exhibe autrement. Elle balaie à sa manière ces choses de la vie. Sans ménagement, elle transgresse les genres.
Catherine Videlaine rejoue la matière. Elle donne un bal déstructuré aux instruments désaccordés. Des accordéons sous toutes les coutures évoluent, bougent, et font couler notes, sons et mélodies perdues. Un transfert musical inspiré.

Catherine Videlaine donne rendez-vous à la mémoire. Créatrice d’images et d’identités culturelles, elle redonne sens au non-sens.

Françoise Jallot
Journaliste