Sur la destruction de Bailleul

Ma mère, Annette Paniez est née à Bailleul en 1906. Elle était la fille du directeur de l’école publique de garçons. L’école publique avait eu bien du mal à s’imposer dans un environnement très catholique. Pendant la guerre, l’école de Bailleul (comme d’autres bâtiments publics) a été transformée en hôpital militaire, principalement pour les troupes anglaises et irlandaises. Les gazés à l’ypérite (on en a fabriqué à l’époque rue Vérollot à Villejuif) ont constitué une large part des malades.

Ma mère, fillette blonde aux yeux bleus était devenue la mascotte de ces soldats pendant plusieurs années. Elle circulait librement dans l’établissement. Beaucoup mourraient. Elle était entrée dans une salle qui lui était interdite et qui servait de morgue. Elle se souvenait qu’elle tenait le haricot dans le quel vomissaient les gazés qui se chatouillaient la glotte avec une plume.

En avril 1918, l’armée allemande déclenche une gigantesque offensive des Flandres avec 350 000 hommes, dont les forces récupérées sur le front russe après la révolution de 1917, pour essayer de briser l’armée anglaise. Ma mère se souvenait d’avoir vu passer silencieusement un zeppelin allemand avec les officiers qui préparaient l’attaque de Bailleul. Une nuit (vers le 12 avril), l’armée anglaise déclenche l’alerte et vide en toute urgence la totalité des civils et des malades, sans qu’ils aient le temps de prendre leurs affaires. Vers le 12/13 avril 1918, la ville a disparu.

Ma mère, orpheline, s’est retrouvée dans les convois de réfugiés. Par hasard, elle retrouvé sa sœur Simone, elle aussi en fuite, sur un quai de gare du côté d’Aniche je crois. Elle restera marquée pendant toute sa vie par ce qu’elle avait vécu. Elle a été placée en internat à l’Ecole Normale d’instituteurs. Les rares fois où je suis allé au cimetière militaire avec elle, elle recherchait des tombes : ce major m’a donné une poupée, celui-là une pomme verte, et tel autre pleurait parce qu’il se savait perdu.Je ne sais pas si c’est le souvenir de ces évènements, mais elle a fait aussi des études d’infirmière : c’est cette qualification qui lui a sauvé la vie, ainsi qu’à son mari, pendant l’autre guerre avec l’Allemagne, face à la milice. Elle avait dit qu’elle soignait tout le monde, sans exclusive, et il n’y avait pas d’autre infirmière dans le village.

Donc, le 12 avril 2018, j’aimerais qu’on fasse une mise à feu en son honneur.

Et pour mémoire, la dernière offensive Hildenberg, c’est une moment d’une violence hallucinante : 230 000 morts anglais et alliés irlandais et canadiens, 90 000 morts français (métropole et colonies), 340 000 morts allemands.
(source : http://www.cheminsdememoire-nordpasdecalais.fr/lhistoire/batailles/loffensive-allemande-du-printemps-1918-la-kaiserschlacht.html).

Olivier QUEROUIL, 27 janvier 2015

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